Ces deux kusen de maître Yuno Rech sont tirés du livret "Gyobutsuji" intitulé "SANDOKAI et autres Kusens" édité par le Dojo zen de Nice en 2004.
Revenir à la source
Kusen du vendredi 16 janvier 2004 – le soir
Pendant zazen, revenez constamment à la posture du corps. Revenir à cette concentration, c’est laisser tomber toutes les distractions de l’esprit, arrêter de suivre ses pensées, arrêter d’entretenir l’agitation mentale ou la somnolence et retrouver un esprit clair, pur, simplement en cessant de s’obscurcir soi-même. Il n’y a pas une lumière particulière à produire, seulement cesser de créer de l’ombre, de l’obscurité. En se concentrant sur la posture du corps et sur la respiration, cette concentration est l’occasion de lâcher prise d’avec tout ce qui nous obscurcit l’esprit.
On dit souvent que la pratique de zazen, c’est revenir à la source. Maître Sekitõ disait : « La source est pure, claire, brillante. » - « Les effluents coulent dans l’obscurité. » Revenir à la source, c’est revenir au point d’où surgissent toutes nos pensées, nos émotions, nos fabrications mentales. En général, on n’est pas en contact avec ce point, cette source. On se tient au niveau des effluents obscurs.
Souvent dans le zen, un maître demande à son disciple : « D’où viens-tu ? » Cela signifie : Où établis-tu ton esprit ? Demeures-tu dans l’agitation mentale, les pensées, les attachements, les émotions ou as tu fais retour à la source ? Le retour à la source n’est pas comme un pèlerinage dans le passé ou dans une région lointaine. C’est un retour instantané à l’esprit d’avant l’apparition des pensées. Ce n’est pas un retour dans le temps car le temps passé est révolu, on ne peut pas y revenir. C’est un retour sur soi-même dans l’instant, un retournement de l’orientation de l’esprit. Au lieu d’être orienté vers les pensées, les phénomènes mentaux, leur contenu, l’esprit est orienté vers lui-même, vers ce qui existe avant que tous les phénomènes surgissent. Si on peut pénétrer intimement et profondément ce point, cette source, on réalise notre véritable nature de bouddha. Alors, même si des illusions apparaissent à nouveau, elles exerceront beaucoup moins d’emprise sur nous.
On dit souvent que le zazen lui-même est éveil, satori. C’est vrai dans la mesure où il y a cette expérience du retour à la source, sinon zazen est simplement continuer à entretenir notre esprit ordinaire. La différence entre les deux se mesure à ce qui suit. Si l’on est véritablement capable de revenir à la source, alors notre esprit sera de moins en moins obscurci par nos illusions. Le pouvoir de la pratique, le pouvoir de l’éveil de zazen, c’est de pouvoir nous libérer de ce qui nous assombrit l’esprit. Il ne s’agit donc pas d’obtenir quelque chose mais plutôt de cesser de saisir quoi que ce soit, de revenir à ce qui est antérieur à tout attachement, à toute séparation entre soi et les objets de nos perceptions, de nos pensées ou de nos désirs.
Ainsi, la source spirituelle pure, brillante, est elle-même antérieure à la séparation entre la source et les effluents, entre ce qui est pur et ce qui est souillé, entre ce qui est brillant et ce qui est sombre, et l’esprit de zazen est totalement un avec la posture du corps et de la respiration à chaque instant. Il n’est pas limité à cette posture, à cette respiration mais cela apparaît, se manifeste à l’occasion de la concentration sur cette posture et sur cette respiration.
Au-delà du par-delà
Kusen du samedi 17 janvier 2004 – le matin
Pendant zazen, on ne suit pas ses pensées, on ne les entretient pas. Ne pas s’attacher à ses pensées, c’est revenir à l’état d’esprit d’avant l’apparition des pensées. Ne pas s’attacher au contenu des pensées, c’est simplement observer, voir l’apparition et la disparition de tous les phénomènes, que ce soient les bruits dans la cour, les sons dans le dojo, les pensées ou les émotions qui vont et viennent durant zazen. S’attacher à ses pensées, leur accorder de l’importance, les ruminer sans cesse, est source de confusion. L’esprit s’échappe de la réalité d’ici et maintenant, devient opaque à ce qui est, perdu dans ses cogitations.
Aussi, comprenant cela on s’attache à un état de non-pensée et même si, sans s’attacher à la non-pensée, on comprend que tous les phénomènes sont au fond vacuité et que l’on s’attache à cette idée, comme le fait remarquer Maître Sekitõ : « Ce n’est pas encore l’éveil ni la libération. » Suivre les phénomènes est cause d’illusion. Seulement s’attacher à un principe de vérité n’est pas le véritable éveil car il y a encore un ego qui pense: Ceci est vrai, cela est faux - Ceci est bien, cela est mal - Ne pas penser bien, penser mal - Les phénomènes sont illusion, seulement la vacuité. Une telle compréhension est limitée car on ne fait qu’opposer les pôles de nos dualités, tout en restant prisonnier à l’intérieur d’elles. Ceux qui sont en quête de vérité, d’éveil, ont tendance à se précipiter vers une compréhension limitée et à en faire quelque chose. On a vite fait de s’attacher à un principe que l’on croit ultime comme l’unique vérité. C’est ainsi que l’on devient dogmatique. Un pas de plus et cela peut devenir le fanatisme: « Seul Dieu existe - ou bien - Bouddha est comme ceci ou comme cela. » !
En fait, il faut réaliser toujours un pas de plus comme dans le kõan du type monté en haut d’un mât de trente mètres de haut, à force de ses efforts, bras et jambes cramponnés au mât. La véritable pratique commence avec le pas fait au-delà du mât de trente mètres de haut. C’est dans le lâcher prise de tout ce que nos efforts conscients, notre volonté nous permettent d’atteindre. Si on croit avoir compris le principe du zen, si on croit avoir réalisé l’éveil, la nature de bouddha alors la véritable pratique, la compréhension profonde commence lorsqu’on lâche cette réalisation, que l’on fait un pas au-delà de ce que l’on croit avoir saisi.
C’est le mouvement d’aller constamment au-delà du par-delà de toutes nos conceptions, de toutes nos pensées, qui est la pratique essentielle de zazen. C’est ne pas enfermer la réalité dans nos catégories mentales mais garder au contraire un esprit constamment ouvert à ce qui ne peut pas être défini, ni limité.






