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Abandonnez tout souci

Zazen - Retraites - Sesshin

Rubrique : Kusen retranscrit

Étiquette : 2016 | Yuno Rech

Dans le Shōbōgenzō Zazengi, maître Dōgen nous donne quelques conseils très précieux pour la pratique. Il nous dit par exemple : « En zazen, abandonnez tout souci et laissez tombez toute affaire. »

Pour abandonner tout souci, la meilleure manière est de constamment prêter son attention à la posture et à la respiration. Si on cherche à chasser ses soucis, on augmente les complications mentales. Mais dès qu’on revient à la posture, se produit automatiquement et naturellement le lâcher-prise.

Zazen, c’est réapprendre à vivre dans son corps, avec son corps, pas seulement dans sa tête. Le seul souci que nous devrions avoir, c'est d’être dans le tonus juste de notre corps, stable et équilibré, sans trop de tension ni trop de relâchement, autrement dit « être bien dans son assiette », c’est-à-dire dans son bassin, bien posé, stable, enraciné dans la posture, de sorte que même si les vents de notre karma passé, de nos préoccupations quotidiennes se manifestent et commencent à nous agiter l’esprit, on ne bouge pas, on reste stable, on ne suit pas ses pensées.

Suivre ses pensées, c’est en être conditionné, cela nous empêche d’être véritablement présent à la vie réelle de chaque instant. Faute de cette présence à la vie de chaque instant, on ne vit pas vraiment, on a tendance à augmenter l’activité mentale, à se réfugier dans l’imagination. Mais c’est un cercle vicieux : plus on est perdu dans ses pensées, moins on est en contact avec la réalité, plus on a tendance à développer un esprit abstrait. On perd le contact avec soi-même et aussi avec les autres.

Par exemple, dans une conversation, au lieu d’accueillir l’autre, on reste avec ses pensées, on juge, on discrimine, on n’est pas véritablement un avec l’autre, pas plus qu’avec soi-même.

Le zen nous aide à retrouver l’unité du corps et de l’esprit, l’unité de soi-même avec la vie présente. Alors cette vie présente devient très riche, il n’y manque rien, on n’a pas besoin d’y ajouter des fabrications mentales. Chaque action devient la chose importante du moment. La concentration n’est pas limitée à la posture assise. À partir de zazen on peut se concentrer sur chaque attitude : être totalement un avec la marche lorsque nous marchons, sans être pressé d’arriver quelque part. Nous devons réaliser qu’au fond, nous sommes déjà arrivés à notre destination car notre destination est d’être parfaitement présent ici et maintenant dans notre vie.

Ce n’est pas après que cela se passe, c’est juste maintenant. Zazen nous permet de vivre cela, de laisser tomber ce qui nous sépare de notre vie réelle, c’est-à-dire de laisser tomber nos fabrications mentales. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille jamais penser. Lorsqu’il faut penser, nous pensons. Par exemple, quand on a un problème à résoudre, il faut se concentrer à résoudre ce problème. Mais la plupart du temps, on est comme des songes creux, on pense à toutes sortes de choses, sans aucun résultat. Nos pensées se contentent de nous obnubiler l’esprit et de nous empêcher d’être en contact avec la vie. Une manière simple de laisser tomber toute affaire, c’est que notre respiration devienne notre grande affaire, la chose importante du moment, observer comment nous respirons, être avec son souffle plus qu’avec son mental.

Cela veut dire que lorsque l’on inspire, on est totalement corps-esprit en train d’inspirer : il n’y a plus que ça. C’est ce qui permet d’être inspiré dans la vie, de redevenir créatif. Ne plus être obnubilé par les pensées, permettre ainsi à une pensée fraîche et neuve de surgir d’au-delà des nuages de nos soucis et de nos préoccupations habituelles. Et lorsque nous expirons, nous sommes de nouveau totalement un corps-esprit en train d’expirer et on va jusqu’au bout de l’expiration. On ne fait pas les choses à moitié mais complètement. On n’a pas besoin de retenir de l’air dans les poumons comme quelqu’un qui a peur de se noyer.

Plus on est stressé, plus on est dans la peur, moins on respire bien. Inversement, si on reprend l’habitude de respirer profondément et notamment d’aller jusqu’au bout de chaque expiration, on retrouve rapidement la paix de l’esprit, la non-peur. On peut laisser tomber ses attachements car on n’a pas besoin de s’attacher à quoi que ce soit : on est un avec tout l’univers, un avec l’ordre cosmique. Il n’y a pas besoin de saisir quoi que ce soit pour se sentir exister. Au contraire. Lorsque l’on pratique ainsi, on devient véritablement intime avec soi-même, pas le petit ego qui s’est identifié à toutes sortes d’histoires, de fabrications mentales, mais notre véritable soi, c’est-à-dire notre nature de bouddha, en totale unité avec tout l’univers, sans séparation, relié à tous les êtres, pas par attachement mais parce que nous par-tageons la même condition. Nous sommes tous des parties de cet ordre cosmique, de cette grande nature. Et cela nous permet de retrouver notre solidarité originelle avec tous les êtres vivants et donc de les respecter et de les aimer.

Vivre cela devient le sens de notre vie. Pas besoin de faire appel à des idéologies compliquées. Le zen, c’est s’harmoniser avec la véritable nature de l’existence, qui n’est pas quelque chose d’ésotérique, de caché, de lointain. C’est simplement cela, ce qui est ici et maintenant, devant nos yeux, et en nous-mêmes.

Ce matin, on a rendu hommage à des lignées de bouddhas et de patriarches. Mais Shakyamuni Bouddha n’est pas un être lointain, c’est chacun d’entre nous, ici et maintenant, dans ce dojo. Lorsque nous pratiquons le même zazen que lui a pratiqué, c’est-à-dire un zazen dans lequel on se laisse totalement absorber corps et esprit par la pratique de chaque instant. C’est ce qui permet d’ouvrir son coeur, de ne plus être enfermé dans notre petit ego, de respirer avec tout l’univers. La respiration est vraiment la clé pour cette réalisation. Par la respiration, il n’y a plus de séparation entre le dedans et le dehors de nous-mêmes. Même notre peau respire.

Respirer, c’est être « un » avec. Dans ce dojo, nous respirons ensemble le même air, nous partageons la même pratique. Même si chacun est venu ici avec des motivations différentes, un karma différent, finalement, à travers la pratique de zazen, nous devenons « un ». Nous retrouvons notre unité fondamentale. C’est ce que maître Deshimaru appelait « la religion d’avant toutes les religions ». Kodo Sawaki parlait, lui, « d’être un avec tout l’univers », ce qui revient au même. C’est l’expérience essentielle de zazen. Pour permettre qu’elle se réalise profondément, il faut constamment ramener son attention à la posture du corps et à la respiration.

Maître Dōgen ajoutait : « Zazen n’est pas penser au bien ni penser au mal. » Parfois, on dit : « zazen est au-delà du bien et du mal ». Mais la réalité est que lorsqu’on abandonne le mental qui discrimine, on ne peut plus commettre aucun mal car on se sent en unité avec tous les êtres. On ne peut que les respecter et les aimer. Ainsi tout le bien est réalisé sans que l’on cherche à faire le bien. Cela se fait, comme disait toujours maître Deshimaru, « naturellement, inconsciemment, automatiquement, » sans effort spécial. Cela devient comme l’expression de notre véritable nature.

Mais quand on n’agit pas ainsi, quand on commet des erreurs, même ces erreurs deviennent l’occasion d’un enseignement, comme des kōan. Et si on a véritablement l’esprit d’éveil, c’est-à-dire le désir de s’éveiller pour le bien de tous les êtres alors, tous les phénomènes que nous rencontrons sont des occasions de nous éveiller de nos erreurs, de nos illusions et de nous éveiller à la réalité.

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