Kusen de maître Yuno Rech à Gyobutsuji en juillet 2003.
On décrit souvent l’idéal du bodhisattva du bouddhisme Mahayana comme opposé à celui de l’arhat du Hinayana. Mais cette opposition réside plus dans la façon dont le bouddhisme primitif a évolué dans les siècles qui ont suivi la mort de Shakyamuni que de l’enseignement originel de celui-ci. Des sûtras comme la Mettâ sutta ou le Vatthupana sutta (parabole de l’étoffe) montrent que l’amour et la compassion universelle étaient déjà au cœur de l’enseignement de Bouddha à ceux qu’on appellera par la suite avec dédain les “ auditeurs ”.
Le bodhisattva est souvent représenté comme sacrifiant sa réalisation finale du nirvana pour rester avec les êtres qui souffrent dans le monde du samsara et les sauver de leurs illusions. Or, pour le bodhisattva, cette dualité entre samsara et nirvana est abolie car il voit clairement que les deux sont ku, vacuité, sans substance, n’existent que relativement l’un par rapport à l’autre. De plus, ne se séparant pas des autres, il abandonne tout attachement à son salut personnel et réalise ainsi le véritable nirvana vivant, n’éprouvant plus ni avidité, ni haine, ni ignorance.
On dit que le bodhisattva ne demeure pas dans la vie et la mort par sagesse et qu’il ne demeure pas dans le nirvana par compassion. Mais ainsi, sa vie incarne la non-dualité de la sagesse et de la compassion. Bien loin de renoncer à l’éveil, il le réalise profondément.
Comment imagine-t-on qu’un être non éveillé puisse aider les autres à s’éveiller. Ce serait faire du bodhisattva un aveugle prétendant guider d’autres aveugles. On n’aide pas par sa volonté d’aider mais par sa qualité d’être réalisé.
Certains redoutent de prononcer le premier vœu du bodhisattva consistant à vouloir sauver tous les êtres. Mais comme le disait justement maître Eno, ce n’est pas “ moi ” qui vous libère, mais « chacun tel qu’il est se libérant dans son intime essence ». Chacun se libère par l’accès à l’intuition juste de sa véritable nature de Bouddha. Le bodhisattva est le témoin de cette possibilité et celui qui montre le chemin. Il inspire la confiance en la possibilité de chacun de se libérer lui-même en s’en remettant à la pratique juste. La libération ne vient ni de moi ni de l’autre, mais de la pratique qui est au-delà de soi et des autres.
Même si on a parfois décrit l’éveil du bodhisattva par rapport à celui d’un Bouddha comme la lumière d’une luciole par rapport à celle du soleil, sa pratique de la grande compassion abolit cette différence. Etre bodhisattva n’est pas une étape provisoire vers l’état de Bouddha et les moyens habiles ne sont pas des moyens vers une fin qui serait l’éveil, mais l’expression même de cet éveil.
Du point de vue de la nature de Bouddha réalisée en zazen, les pratiques du bodhisattva ne sont pas des étapes vers l’éveil suprême, mais chacune est en soi expression de l’éveil suprême intimement réalisé.
L’autre rive du nirvana arrive ici et maintenant sur cette terre dans la pratique des paramita qui abolissent le fonctionnement dualiste de l’esprit. Cette pratique qui est la nôtre célèbre la réconciliation de toutes nos contradictions nées des oppositions que nous créons entre soi et non-soi, Bouddha et êtres sensibles, pratique de l’éveil.






