Deux kusen de maître Yuno Rech donné lors de la sesshin de Pégomas de janvier 2006.
Shobogenzo Gyōbutsu igi
Kusen du vendredi 27 janvier, zazen de 11 h.
Pratiquer une sesshin veut dire littéralement devenir complètement intime avec l’esprit, avec l’esprit qui anime nos existences. Cela veut dire veut dire ramener constamment cet esprit à l’action présente et ainsi être totalement unité avec chaque instant de notre existence concrète dans ce corps.
Pendant cette sesshin, je vais continuer à m’inspirer du Shobogenzo Gyōbutsu igi qui signifie littéralement l’activité digne des bouddhas qui pratiquent ou de la pratique qui est elle-même Bouddha. Gyō : pratique. Butsu : bouddha, l’éveil. Le fait que les deux expressions gyō et butsu soient rassemblées en un seul mot signifie que fondamentalement ce ne sont pas deux choses séparées.
Du point de vue de l’esprit ordinaire, il y a d’un côté la pratique à travers laquelle on s’efforce d’atteindre l’éveil et de devenir ainsi Bouddha, mais tant que l’on pratique avec cet esprit dualiste, qui sépare, on est à la fois très éloigné de la véritable pratique et de la véritable réalisation de l’éveil. Le point essentiel de notre pratique est de laisser tomber l’esprit qui sépare gyō et butsu et cet esprit est l’esprit qui s’attache à des notions, qui est selon l’enseignement de Bouddha la racine de notre illusion, c’est-à-dire l’esprit qui discrimine, qui sépare, qui oppose, qui s’attache aux différences.
Bien sûr, apparemment, il y a des différences. Par exemple, il y a ce qu’on appelle le corps qui a une forme, un volume, et l’esprit dont la forme est insaisissable. Mais en réalité, le corps ne peut pas fonctionner sans esprit et on a jamais vu d’esprit sans corps. Lorsque l’on se concentre sur la pratique avec le corps, cela a immédiatement des effets sur l’esprit. Lorsqu’on se concentre sur l’expiration, lorsqu’on ramène son attention à la verticalité de la posture, rapidement notre esprit s’en trouve redressé, centré à nouveau, totalement présent, non dispersé.
Mais également, lorsqu’on observe l’esprit, on perçoit intuitivement que cet esprit est insaisissable, ne se laisse pas enfermer dans des mots, des notions, des catégories mentales. On peut également se rendre compte que toutes nos conceptions sont très relatives, impermanentes. Quand on voit cela, on peut véritablement lâcher prise d’avec le fonctionnement de l’esprit qui veut s’attacher à quelque chose, à s’identifier à quelque chose, qui veut prendre un forme fixe, le contraire de ce qu’il est en réalité. Dans ce lâcher prise, on peut se détendre véritablement. Cette détente se répercute immédiatement sur le corps mais aussi sur nos relations avec les autres.
Dès lors qu’on cesse de s’attacher à un moi, à la notion d’un ego, nos relations avec les autres deviennent immédiatement plus fluides. Pas besoin de vouloir s’imposer aux autres. Pas besoin d’affirmer sa différence. Pas besoin d’attendre, de quémander la reconnaissance des autres. Toutes ces tentatives nous apparaissent vaines, comme de vouloir remplir un tonneau percé. Du coup, toutes sortes d’émotions négatives sont abandonnées, disparaissent, par exemple la jalousie, l’envie. Alors on peut se réjouir du bonheur des autres. L’autre et moi ne sont pas fondamentalement différents ni séparés. Donner aux autres ne signifie pas perdre quelque chose. Laisser passer les autres ne veut pas dire régresser. Et ainsi, on peut vivre d’avantage en harmonie avec la réalité de notre vie. Pas besoin de compétition. D’un seul coup, un monde paisible apparaît. Lorsque cette paix de l’esprit se réalise en soi, elle rayonne autour de soi, le monde autour de soi devient paisible. En particulier, on peut pratiquer en paix. Chaque instant de la pratique devient un instant de réalisation. Pas besoin d’être tendu vers quoi que ce soit. C’est la pratique pure, c’est-à-dire sans séparation, sans le démon de la séparation. C’est ce qui signifie gyōbutsu, l’essence même de notre pratique qui coïncide avec l’ultime enseignement de Maître Deshimaru.
La pratique est la voie
Kusen du vendredi 27 janvier, zazen de 16h30.
Lorsqu’on continue à pratiquer zazen, on finit par prendre conscience qu’en pratiquant zazen, nous suivons la Voie. On ne se contente pas d’une pratique de bien-être, d’une pratique qui permettrait de se détendre, de résoudre nos causes de stress ou bien d’être plus concentré dans la vie. Nous sentons qu’il y a quelque chose de plus profond dans notre pratique et du reste, à la fin de chaque zazen du matin, du soir, on chante les quatre vœux du bodhisattva. Le quatrième consiste à dire : « Aussi parfaite, aussi vaste que soit la voie de Bouddha – butsudō –, je fais le vœux de la suivre, de la réaliser », de sorte que suivre cette voie devient le sens de notre vie qui dirige notre existence, ce qui oriente notre énergie.
A ce sujet, Maître Dōgen disait dans le Gyōbutsu igi : « Nous ne devons pas considérer la Grande Voie comme le Bouddha car celui-ci – c’est-à-dire le Bouddha – n’est qu’une partie de celle-là », c’est-à-dire de la Voie. Du reste, Shakyamuni Bouddha, après avoir réalisé l’éveil, a dit qu’il n’avait fait que redécouvrir une voie ancienne qu’avaient suivie tous les autres bouddhas précédents. C’est la voie antique qui existe avant Bouddha et donc au-delà de Bouddha. Bouddha est Bouddha parce qu’il suit cette voie, parce qu’il la révèle aux être humains.
Telle qu’il l’a enseignée après son éveil, Shakyamuni l’a décrite comme la voie octuple, l’octuple sentier, donc comme pratique de méditation, de concentration, pratique des préceptes et réalisation de la sagesse. Dans un certain sens, c’est ce qu’on appelle igi, la pratique noble des bouddhas, et en se concentrant sur cette pratique, on réalise que la Voie est vaste, qu’elle ne se laisse pas enfermer dans des catégories mentales et que parler de huit sentiers est juste une manière de dire, une manière aussi de pratiquer qui nous harmonise avec l’ordre cosmique, avec ce que l’on appelle le Dharma.
Ce qui est merveilleux avec ce mot, le Dharma, c’est qu’il veut dire à la fois l’ordre cosmique et la pratique, l’enseignement pour le réaliser. Mais si la pratique, l’enseignement peuvent être décrits, ce avec quoi la pratique nous harmonise ne peut pas être décrit. On peut toujours énumérer huit sentiers, six perfections, les douze causes interdépendantes, les quatre nobles vérités, faire toutes sortes de listes de pratiques. La Voie ne se laisse enfermer dans aucune liste. La Voie est plus vaste que Bouddha lui-même et quelque soit la pratique et l’enseignement que nous suivons, nous ne devons pas oublier cela, que la Voie est toujours au-delà de tous nos efforts de compréhension, au-delà de toutes nos pensées, même des pensées à son sujet. Ce qui faisait dire à Maître Deshimaru qu’elle est hishiryō, au-delà de toute pensée, ou bien comme le disait Sosan, « elle est ronde, vaste, comme le vaste cosmos, en paix, parfaite, sans la moindre notion d’excès ou de manque ».
La meilleure manière de s’en rapprocher est de continuer cette pratique de zazen avec un esprit qui ne s’attache à rien et qui ainsi s’harmonise naturellement et inconsciemment avec l’ordre cosmique, dans lequel on ne peut ni saisir, ni rejeter quoi que ce soit. Si on l’accepte véritablement, alors on peut réaliser une profonde paix de l’esprit, franchir cette porte du dharma au-delà de Bouddha et que tous les bouddhas précédents ont franchie à tour de rôle.






