Enseignement de Roland Yuno Rech lors de la journée de zazen du 16 septembre 2018 au Dojo Zen de Paris, zazen de 11 heures.
Chaque semaine, dans ce dojo, de nombreuses personnes viennent s’initier à la pratique de zazen. Ils sont attirés par les effets bénéfiques de zazen et se mettent à pratiquer dans le but de les obtenir. Si ces effets ne se produisent pas rapidement, les personnes doutent de la pratique et arrêtent de pratiquer.
C’est précisément cette mentalité qui empêche la pratique de devenir véritablement libératrice. Car tant que l’on veut saisir quelque chose au moyen de la pratique, l’esprit n’est pas libéré de l’avidité. On a peut-être abandonné certains désirs ordinaires, mais on désire obtenir des mérites de zazen. Alors on ne parvient pas à continuer la pratique, qui ne peut continuer vraiment que si l’on réalise un esprit libéré de tout objet, si l’on parvient à pratiquer pour la pratique elle-même.
Maître Dogen disait : « Dans la grande voie des bouddhas et des patriarches se trouve toujours le gyoji, la pratique constante, la plus élevée. C’est une pratique dans laquelle il n’y a pas de séparation entre l’apparition de l’esprit d’éveil, la pratique elle-même, l’éveil et le nirvana. »
En général, on considère ces quatre aspects comme des étapes successives dans le chemin. Mais la voie du zen est une voie de réalisation immédiate. L’esprit d’éveil est l’esprit qui aspire à réaliser l’éveil ; autrement dit, à s’éveiller à la véritable nature de notre existence. Et comme cette nature est la réalité d’une existence sans séparation d’avec tous les êtres, l’aspiration à réaliser l’éveil ne peut être qu’une aspiration pour tous les êtres, pas seulement pour soi. C’est une pratique dans laquelle on se libère immé-diatement de l’attachement à un ego limité, dans laquelle on réalise notre véritable nature, notre unité avec tous les êtres. Alors pratiquer ensemble devient la célébration de la réalisation de la grande voie. La pratique elle-même, lorsqu’elle est libre de tout objet, est éveil, libération immédiatement.
C’est ce qu’on appelle mushotoku, ce que célèbre l’Hannya Shingyo, le Sutra de la grande sagesse. Au début on fait des efforts pour venir pratiquer au dojo, mais lorsque l’on réalise cette dimension infinie de zazen, ce zazen qui est lui-même immédiatement l’éveil avec tous les êtres, on n’a plus besoin de faire des efforts pour venir.
C’est le gyoji, la pratique constante qui nous inspire et nous incite à venir. Lorsque cette pratique constante, ce gyoji, est plus fort que notre petit ego, il n’y a plus qu’à la suivre. Elle nous tire littéralement au-delà de nous-mêmes et nous fait réaliser le véritable soi, la vraie dimension de notre vie en unité avec tous les êtres. Cela même est éveil et réalisa-tion. Et du même coup nirvana, c’est-à-dire extinction de tous les poisons de l’esprit qui nous font souffrir : l’avidité, la haine de tout ce qui dérange notre ego et ses désirs, et l’ignorance cause de tout, c’est-à-dire du non-éveil.
Pourquoi sommes-nous nés sur cette terre ? Beaucoup de gens à l’heure actuelle doutent du sens de leur existence et encore plus de leurs activités. C’est l’occasion de toutes sortes de dépressions, un malaise général dans la société qui peut éventuellement nous amener à pratiquer zazen. Il ne faut alors pas se tromper sur la véritable dimension du zazen. Ne pas en faire de nouveau un objet d’obtention, ne pas tomber dans le matérialisme spirituel et veiller à protéger la plus haute dimension du zazen, véritablement libératrice.
Zazen nous libère de nos conditionnements passés, en nous ramenant constamment à l’ici et maintenant de notre vie réelle. En zazen, toutes sortes de pensées relatives au passé apparaissent. Si on les suit, c’est comme lire le journal de l’année dernière, les nouvelles périmées qui ne sont plus des nouvelles. Mais si l’on revient à la concentration ici et maintenant, tout est toujours complètement nouveau, frais et neuf. On peut ainsi sortir de l’engrenage de nos conditionnements passés et devenir véritablement créatif dans notre vie.
Ce qui fait obstacle, ce sont nos vieilles habitudes, nos vieux conditionnements. Pour y remédier, la pratique de gyoji le permet. Car pratiquer constamment au dojo avec la sangha nous fait vivre dans une dimension au-delà de notre ego, nous fait actualiser l’éveil de tous les bouddhas passés, ici et maintenant, c’est-à-dire la vie sans séparation. Le sens de notre vie quotidienne devient alors d’actualiser cet éveil dans chacune de nos activités, en développant un esprit de compassion et bienveillance à l’égard de tous les êtres, et surtout une grande solidarité avec eux.
Chaque jour devient alors un bon jour pour réaliser cela, chaque circonstance de la vie quotidienne, chaque lieu où nous sommes devient la bonne circonstance et le bon lieu pour pratiquer l’éveil. Même les obstacles que nous rencontrons dans la vie, que nous considérons habituellement comme tels, deviennent occasion de pratique, d’exercer notre créativité pour remédier aux causes des souffrances que nous ou les autres rencontrons.
C’est ce à quoi s’emploient les bodhisattvas, les êtres dont la vie est enracinée dans l’éveil de zazen. Alors même si on déploie une grande énergie pour cette pratique ensemble, la pratique de gyoji nous donne en retour une énergie beaucoup plus puissante. Car ce n’est plus l’énergie de notre ego qui désire obtenir quelque chose pour soi, mais l’énergie cosmique fondamentale qui nous anime, nous permet d’aller au-delà de nos limites. C’est cette énergie qui a animé depuis le début tous les maîtres du passé, en particulier celle de maître Deshimaru grâce à qui nous sommes ici maintenant pour pratiquer zazen tous ensemble. Même s’il a disparu il y a 36 ans, il est toujours présent par son gyoji, sa pratique constante que nous continuons.






