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Ego et souffrance

Zazen - Retraites - Sesshin

Rubrique : Kusen retranscrit

Étiquette : 2001 | Article | Yuno Rech

Dans le bouddhisme, l'ego est clairement identifié comme la source de la souffrance et de l'illusion. Dans quelle mesure peut-on dire que l'ego est source de souffrance ?

Je dirai d'abord que l'ego n'est pas que source de souffrance. En tant qu'accès à un sens de notre identité personnelle il nous permet de sortir de la confusion qui peut conduire à la folie. Quand il reste dans sa fonction de synthèse sans cesse à actualiser de nos expériences présentes et passées et prise de conscience des valeurs qui orientent nos actions, il est la condition de notre existence en tant que personne humaine. Il est alors comme une peau servant à contenir ce qui nous constitue et servant de surface de contact et d'échange avec le monde.

Mais il devient source de souffrances quand il cherche à être ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire quelque chose de fixe, de bien défini, de séparé des autres et du reste de la nature, quelque chose existant en soi de façon permanente, doté d'une substance autonome. Il devient alors cause de souffrance comme le deviendrait notre peau si elle se transformait en armure. Ceci à cause de l'effort constant qu'il faut faire pour soutenir cette fiction et qui nous masque la réalité de l'impermanence qui ruine cette prétention. Dans cet effort toutes sortes d'actions à effets douloureux sont entreprises, comme la recherche de possessions stimulant l'égoïsme, l'avidité, l'envie et conduisant à la compétition agressive avec les autres, depuis les conflits individuels jusqu'aux guerres. Ou encore la recherche de pouvoirs et la tendance à réduire les autres à l'état d'objets et de moyens pour assouvir ce désir de pouvoir et les mensonges en tout genre pour y parvenir. Tout ceci est cause de karma négatif pour soi-même et de souffrances pour les autres.
Mais l'ego peut aussi devenir cause de souffrance en tant qu'il nous sépare des autres, nous enferme sur nous-même, constitue un obstacle à la sympathie avec les êtres vivants et à la communion avec la nature. Il nous coupe ainsi de l'accès à une dimension transcendante de l'existence qu'on appelle Dieu, nature de Bouddha, ou conscience universelle : ce qui est au-delà de notre petite conscience personnelle mais l'habite aussi intimement.

L'ego, dans ce qu'il a de figé, dans sa prétention à la permanence, voir à l'immortalité, nous prive du contact avec la nouveauté. C'est ce qu'expérimentent les névrosés prisonniers de leurs symptomes et leurs scénarios répétitifs. Abandonner l'ego dans ce cas c'est l'ouverture à la nouveauté et regain de créativité.

C'est en ce sens que devenir conscient des manifestations de l'ego constitue la première étape vers une connaissance de soi à finalité spirituelle. Mais ce n'est pas seulement la première étape : c'est une démarche à renouveler constamment tant il est vrai que comme l'écrivait Maître Dogen : "Les gens ordinaires sont ceux qui s'illuminent sur l'éveil, alors que les Bouddhas sont ceux qui éclairent leurs illusions".

Comment définir l'impermanence du moi et la vacuité entre le soi et le non soi ?

L'impermanence du moi n'a pas besoin d'être définie : elle peut être observée à chaque instant. Aucun des éléments qui la composent n'a de forme fixe ; ni le corps, ni les sensations, ni les perceptions, ni les désirs, ni la conscience. C'est pourquoi réaliser sa véritable nature c'est au fond réaliser le soi sans substance fixe, l'esprit qui ne demeure sur rien et s'harmoniser avec cela en abandonnant son égoïsme.

Le pas de plus sur la voie consiste à comprendre la vacuité comme structure du langage. Les mots ne consistent qu'en leurs différences avec les autres signifiants. Aucune des notions qu'ils indiquent n'existe par elle même, mais seulement en relation avec d'autres : pas de haut sans bas, bien sans mal, moi sans toi. Ce qui revient à dire qu'elles sont vides d'existence autonome.
Finalement la trame de notre existence est faite de relations d'interdépendances avec les autres existences, que l'on se place du point de vue de la réalité concrète (jour et nuit, chaud et froid, etc.) ou de la réalité symbolisée par le langage. En rester à cette constatation pourrait déjà nous libérer de bien des attachements, mais risquerait de nous laisser dans un état d'indifférence apathique. C'est pourquoi la vacuité ne doit pas être comprise seulement avec l'intellect mais aussi avec le cœur, car alors elle nous fait sentir notre totale solidarité avec tous les êtres. Elle devient source de compassion active et de sens d'une vie engagée à aider à résoudre les causes de la souffrance.

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