Article de Roland Yuno Rech publié dans la revue Samsara du 24/10/2003
Généralement, mentir signifie affirmer ce que l’on sait être faux – ce peut-être aussi cacher ou nier ce que l’on sait être vrai – le mensonge implique donc l’intention de tromper l’autre. Il est lié à l’usage de la parole et au fait que l’on peut en user librement.
Alors pourquoi ment-on ?
Pour se montrer meilleur que l’on est en se vantant ; pour éviter des reproches : on dissimule une faute, une trahison ; pour séduire : en faisant des déclarations et des promesse que l’on sait ne pas vouloir tenir. Dans tous ces cas le mensonge est une arme forgé par l’ego pour se défendre ou pour obtenir ce qu’il désire. Il est l’expression de l’avidité et de la peur.
La pratique du Bouddhisme Zen, et en particulier, le zazen, permet de réduire, voir de supprimer ces causes de mensonge : en zazen on voit son ego comme une construction impermanente et sans substance fixe. On apprend ainsi à ne plus se mentir à soi-même et à se voir tel que l’on est avec ses ombres et sa lumière. La tendance au jugement est abandonnée. Ainsi on peut accueillir les pensées, les désirs, les peurs, toutes les émotions telles qu’elles surgissent dans notre esprit et accepter : cela c’est moi qui le produit, c’est ma réalité de ce moment. Il est inutile de vouloir s’illusionner soi-même ou de réprimer ses pensées.
On apprend ainsi à être plus transparent à soi-même et on devient de plus en plus rapidement conscient de tous les phénomènes mentaux qui nous animent. On apprend l’humilité, tel Maître Ryôkan qui s’exclamait à propos de lui-même : « L’an dernier un moine idiot ; cette année rien de nouveau. »
Ainsi on évite de produire une fausse personnalité dont on s’épuiserait ensuite à soutenir la fiction.
Non seulement on perd le besoin et l’habitude de se mentir à soi-même, mais aussi de mentir aux autres. Nous réalisons que nous n’avons rien à perdre à exprimer notre réalité, et rien à gagner par le mensonge.
On ne cherche plus à abuser les autres car nous découvrons la valeur d’une expression sincère et authentique pour progresser sur la voie. De plus la vie en devient plus simple. Mais si ces pensées et ces émotions du moment sont moi et s’il me faut en assumer la responsabilité, je ne suis pas que cela. Lorsqu’on devient intime avec soi-même on découvre que ce « soi » est insaisissable car il est relié à tout l’univers, interdépendant de toutes les existences.
Accepter cette réalité c’est aussi ne pas se mentir à soi-même, ne pas rester dans l’ignorance, mais au contraire s’éveiller à l’ultime réalité : celle de notre existence illimitée.
Cette révélation balaie le besoin de se cacher derrière des mensonges et nous fait réaliser qu’au fond tous les êtres, à chaque instant, expriment la réalité telle qu’elle est : la vérité s’exprime d’elle-même et il est impossible de mentir.
Cependant n’existe-t-il pas de « pieux » mensonges ? Certainement pas s’il s’agit de flatter l’ego de l’autre ou le maintenir dans l’illusion. Par contre l’attachement trop dogmatique au précepte de ne pas mentir peut devenir dangereux s’il aboutit à livrer à des tueurs une personne qui est venue se réfugier chez nous.
Il y a parfois des vérités qui peuvent tuer ou hâter la mort, comme par exemple annoncer une catastrophe à un cardiaque ; ou encore brouiller des gens entre eux en rapportant les critiques qu’ils ont proférées les uns contre les autres. Il en est donc du précepte de pas mentir comme de tous les préceptes : il nous indique un chemin à suivre et fonctionne comme une recommandation.
Mais il faut toujours l’appliquer avec sagesse et compassion afin qu’il contribue au bien général et non pas seulement à nous donner bonne conscience.





