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L’observation juste de l’Hannya Shingyo

Zazen - Retraites - Sesshin

Rubrique : Kusen retranscrit

Étiquette : 2012 | Yuno Rech

L'observation juste

Pendant zazen, on se contente d’être simplement assis, de seulement inspirer lorsqu’on inspire, de seulement expirer lorsqu’on expire. Dans cette concentration sur la posture du corps et la respiration, l’agitation mentale se calme, l’esprit devient clair. Cela nous permet de voir la réalité telle qu’elle est. Comme le regard, l’attention est tournée vers l’intérieur, vers soi-même ; on s’aperçoit alors que soi n’est jamais le même, et surtout que soi n’est pas saisissable, n’est pas quelque chose que l’on peut délimiter en disant : « ça, c’est moi, c’est mon soi. » 

Lorsque l’on pratique – comme le bodhisattva Avalokiteshvara – sho ken, l’observation juste de l’Hannya Shingyo, ce que l’on observe, ce que l’on voit, ce n’est pas un soi, un égo, un moi, mais ce sont cinq agrégats, cinq composants de ce qu’on appelle le moi, la personnalité, le soi. On voit un corps, on ressent des sensations agréables ou désagréables, des perceptions des organes des sens, on voit des formes, on entend des sons, on sent des odeurs, on ressent des perceptions corporelles : tension, détente. On voit apparaître des désirs, des rêves, parfois des regrets, toutes sortes de fabrications mentales qui, d’ordinaire, nous incitent à l’action, à agir ou à réagir dans un sens ou dans un autre.

Mais en zazen, on ne fait rien, on est seulement simplement assis et donc toutes nos fabrications mentales se projettent sur l’écran de la conscience. On peut s’apercevoir que tout cela est sans substance propre (non pas inexistant, mais sans rien de fixe que l’on puisse saisir ou délimiter). Autrement dit, c’est sans séparation. De même la conscience, dont on fait souvent l’essence de l’individu, n’est que reflet, psyché, miroir de tous les autres phénomènes, de tous les autres agrégats.

Simplement un reflet

Quand on dit « prendre conscience de quelque chose », on ne prend en réalité rien, mais on observe simplement un reflet. Et en zazen on réalise que tous ces reflets sont insaisissables, ku, vacuité. À l’origine, ku signifie en chinois « le ciel » mais aussi « le vide » ; en sanscrit, c’est shunya ou shunyata, la vacuité. Shunya évoque quelque chose qui est gonflé comme un ballon de baudruche : ça a une forme, c’est visible, mais il n’y a rien de dedans, seulement de l’air. Un petit trou d’épingle et ça se dégonfle. Alors lorsque l’on s’observe soi-même, avec la vision juste, on réalise qu’il n’y a pas de soi, mais seulement cinq agrégats. Et si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que chacun de ces cinq agrégats est lui-même sans substance.

Le corps se transforme sans cesse : nous ne sommes plus le bébé que nous avons été, pas encore le vieillard que nous serons peut-être un jour ; nos sensations sont très fluctuantes, plaisir ou déplaisir, voire douleur, et nos perceptions dépendent des organes des sens et des objets. En suivant l’orientation de ces organes des sens, on perçoit des formes, ensuite on est attentif à des sons et soudain une odeur nous impressionne. Quant aux désirs et aux volontés, ils sont aussi extrêmement fluctuants. On essaye bien de canaliser le tout, d’être cohérent, mais cette cohérence est surajoutée, c’est juste une intention de plus, une pensée de plus : tout cela ne constitue pas un soi substantiel, un atman.

Voir la réalité telle qu’elle est, c’est voir clairement cela à travers prajna, la sagesse. C’est-à-dire ne pas voir du point de vue de notre égo conditionné – égo qui a tendance à rejeter cette idée de vacuité, à ne pas vouloir voir la réalité comme elle est – mais voir du point de vue de prajna, c’est-à-dire de cette sagesse qui a en vue la libération, la libération de toute souffrance.

Se confronter avec la réalité

Mais il ne peut pas y avoir de libération sans vision réaliste, si on se berce d’illusions, si on vit « à côté » de la réalité. Il faut pratiquer zazen et se confronter avec la réalité, puis puiser dans cette confrontation l’occasion d’une grande libération, c’est-à-dire lâcher prise d’avec nos préjugés et pouvoir accepter la réalité telle qu’elle est. Car cette acceptation dédramatise la souffrance, ou plutôt la douleur. Il n’est pas anormal, il n’est pas scandaleux de perdre quelque chose, de voir une situation se transformer, de devoir mourir un jour : c’est normal, c’est l’ordre cosmique, c’est ainsi. Alors, comme le disait Maître Deshimaru, le zen est une pratique qui dédramatise la douleur et évite d’en faire une souffrance.

La douleur est toujours quelque chose de localisé, lié à un phénomène, à un objet comme une maladie ou une perte. La souffrance est quelque chose de beaucoup plus envahissant. D’un seul coup, tout l’esprit et le corps se dépriment, se révoltent, se sentent mal. La voie du Bouddha n’a jamais supprimé la douleur, mais elle l’a rendue acceptable, normale et, plus que cela même, en fait une occasion d’éveil, car toute douleur – comme tous les phénomènes qui surgissent – est la manifestation de l’interdépendance entre notre vie et notre environnement. L’illusion, c’est d’être égocentré, centré sur quelque chose qui est vide.

S’éveiller à une vie pleine

L’éveil, c’est s’éveiller à la réalité, à une vie pleine, pleine de relations, pleine de contacts, pleine d’occasions de s’harmoniser avec la voie en pratiquant les paramita, les pratiques libératrices des bodhisattvas, en n’étant plus centré sur soi-même mais centré sur l’existence en commun avec tous les êtres, en essayant de contribuer au bien-être de tous, et cela devient le sens de la vie d’un bodhisattva.

C’est pourquoi, dans l’Hannya Shingyo, après l’expression « sho ken » (vision juste), qui permet de voir « go un kai ku » (go un, que les cinq agrégats, kai ku, sont vacuité), il y a ce petit bout de phrase supplémentaire : « do issai ku yaku ». Do veut dire soulager, veut dire aussi faire traverser, c’est-à-dire traverser de la rive du samsara, de la souffrance vers l’autre rive du nirvana, de l’apaisement, de la libération. Donc do : soulager, libérer, faire traverser, issai ku yaku : toute souffrance, toutes les souffrances.

C’est le mérite, l’effet de la pratique de zazen qui permet de développer sho ken et de contempler go un kai ku, et pas seulement durant zazen, mais de se le rappeler comme le véritable genjo koan de notre vie, dans tous les moments, toutes les situations de la vie quotidienne.

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