Extrait du Yuno Kusen "Eveil graduel, Eveil subit" avec les commentaires du Sûtra de l’Estrade de Maître Eno par Roland Yuno Rech.
Dans le sûtra du Diamant, il est dit que “lorsque l’esprit ne demeure sur rien, le véritable esprit se manifeste.”
En entendant réciter cette phrase, le jeune Eno — Houi Neng en Chinois — ressentit un grand choc, il fut complètement impressionné. Il demanda à celui qui récitait le sûtra d’où provenait cet enseignement. On lui répondit que Maître Konin, qui était le cinquième patriarche, fondait son enseignement sur ce sûtra. Alors Eno eut le désir de le rencontrer et de pratiquer avec lui. Il laissa sa mère âgée, après s’être assuré qu’elle pourrait survivre matériellement, il se détacha d’elle pour aller pratiquer avec Maître Konin.
Cet esprit de décision d’Eno est un grand exemple pour nous. Chacun de nous avons des attachements — la famille, les enfants, les amis et finalement nous devons nous demander quelle est, pour nous, la chose importante dans cette vie, sur cette terre. Comment ne pas gâcher cette chance d’être né sous forme humaine, c’est-à-dire dans une condition qui permet de réaliser l’éveil.
Depuis le Bouddha Shakyamuni, tous les disciples de la voie ont pris la décision de mettre la pratique
avant toute chose. C’est ce qu’on appelle l’esprit d’éveil, l’esprit de Bouddha. C’est parfois une décision difficile, mais ce n’est pas un choix égoïste, car s’engager profondément dans la pratique de la voie n’est pas pour son ego, mais pour
actualiser cette dimension profonde de la vie humaine qui abolit l’opposition entre soi et les autres dans une pratique qui
est bénéfique pour tous les êtres.
Alors, bien sûr, il ne s’agit pas de sacrifier sa famille, de rompre toute relation, mais de ne pas laisser nos relations nous
empêcher de pratiquer la voie. Cela devient aussi un très bon exemple pour tout le monde, une bonne stimulation pour chacun, qui consiste à mettre la plus haute dimension de l’existence au centre de la vie.
La rencontre – Maître Eno
Lorsque que le jeune Eno se rendit auprès de Konin, le cinquième patriarche, celui-ci lui demanda :
— D’où viens-tu ?
— Je viens de tel endroit, dans le sud.
— Pourquoi es-tu venu ici ?
— Je suis venu pour devenir Bouddha, pour réaliser la nature de Bouddha.
Alors Konin lui dit‑: “Les gens du sud n’ont pas la nature de Bouddha, comment pourrais-tu devenir Bouddha ?” Le jeune Eno lui répondit‑: “Dans la nature de Bouddha, il n’y a pas de différence entre les gens du nord et les gens du sud.”
A ce moment-là, le cinquième patriarche réalisa qu’il avait affaire à quelqu’un qui avait une compréhension très profonde, mais il n’a rien dit et il l’a simplement envoyé travailler à la cuisine. Pendant les six mois suivants le jeune Eno n’a fait que piler et nettoyer le riz. Sûrement il a fait zazen aussi.
“Les gens du sud n’ont pas la nature de Bouddha.” Ces paroles provocantes de Maître Konin, il aurait pu également
les adresser à quelqu’un venant du nord, ou de l’ouest, ou de l’est, car bien que l’on enseigne traditionnellement que tous
les êtres ont la nature de Bouddha, c’est-à-dire la capacité de s’éveiller, en réalité cette capacité ne dépend pas d’une nature de Bouddha qui serait quelque chose de caché au fond de soimême.
Car on n’a pas, personne n’a la nature de Bouddha. La nature de Bouddha n’est pas quelque chose que l’on puisse
posséder, ce n’est pas un objet, ce n’est pas ‘quelque chose’, que l’on puisse contempler, que l’on puisse saisir. Lorsque
l’on pratique zazen, nous sommes la nature de Bouddha, c’est ce que nous sommes en réalité. C’est ce que nous actualisons lorsque nous ne faisons plus de différence entre le nord, le sud, l’est, l’ouest, l’avant et l’après, soi-même et les autres, Bouddha et les êtres ordinaires.
La nature de Bouddha est ce qui ne se laisse pas enfermer dans des catégories, qu’on ne peut pas saisir en essayant
de l’atteindre, qu’on ne peut pas non plus perdre en s’en éloignant. On peut s’harmoniser avec cela en se concentrant
sur la pratique de zazen. Lorsqu’on abandonne toutes ses complications mentales, lorsqu’on abandonne l’esprit qui
s’oppose et sépare constamment, qui s’attache à des notions et crée des différences. Autrement dit, lorsqu’on revient à ce
“visage originel d’avant la naissance de nos parents” comme disait Maître Issan. ( ... )
Extraits des kusen lors de la sesshin des Flandres en mars 1999.






