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Hishiryo, l’esprit originel

Zazen - Retraites - Sesshin

Rubrique : Kusen retranscrit

Étiquette : 2009 | Yuno Rech

L’esprit en zazen ne prend pas position sur les phénomènes qui apparaissent. On abandonne tout jugement, car en zazen il n’y a pas d’action, de choix, à faire : on peut simplement se contenter d’être, rien faire d’autre que d’être simplement assis. Même l’action de « faire zazen » est abandonnée : lorsque l’on fait zazen on ne fait rien à proprement parler, on se contente d’être totalement présent dans sa posture et dans sa respiration. Et donc tout le monde du karma, c’est-à-dire du « faire », de l’agir, est abandonné. Les pensées volontaires, les désirs, les aversions, toutes nos motivations sont abandonnées.

On ne parle pas et on reste également silencieux en soi-même, on laisse tomber toute discussion intérieure, tout dialogue. On ne soupèse pas le pour, le contre, le bien, le mal, on ne porte aucun jugement sur soi, sur les autres : cette fonction de discrimination du mental est complètement abandonnée. Donc, non seulement on ne parle pas mais l’esprit reste profondément silencieux. Zazen est le retour au véritable silence intérieur, qui concerne l’esprit autant que la parole.

Parfois on croit que l’on est silencieux parce que l’on ne dit rien mais à l’intérieur le mental est agité, comme un cheval entravé qui rêve de galoper. Lorsque le mental est agité, c’est-à-dire préoccupé par ses différents objets de désir ou d’aversion, on a tendance à confondre ces objets avec les émotions qu’ils suscitent, avec l’esprit lui-même ; on confond les pensées avec ce qui en est la source, et qui est antérieur à toute pensée.

Pratiquer zazen et en particulier une sesshin ou une longue journée de zazen comme aujourd’hui, c’est l’occasion de faire l’expérience de ce retour à l’esprit pur, la source de l’esprit, d’avant l’attachement à toutes nos fabrications mentales, nos pensées, nos émotions, nos perceptions, nos sentiments. Ce n’est même pas vraiment un retour car cet esprit pur est toujours présent, il ne nous a jamais quittés, il est simplement obscurci. Non seulement obscurci par les pensées mais surtout par l’attachement à ce qui se passe, à ce que l’on pense.

Comme je le répète tout le temps, zazen ne consiste pas à supprimer les pensées, les sentiments, les émotions, mais simplement à ne pas s’y attacher. Si l’on attend qu’il ne se passe plus rien, que plus aucun phénomène ne surgisse dans notre esprit pour trouver la sérénité, alors on pourra attendre toute sa vie. De même, si l’on attend que toutes les conditions soient favorables pour être véritablement heureux dans la vie, on ne le sera jamais. Car il y a toujours quelque chose qui dérange, toujours quelque chose qui ne va pas. Et la plupart des gens déploient une énergie farouche à éliminer ce qui ne va pas, à courir après ce qu’ils pensent qui irait bien, en pensant que leur bonheur dépend de cette capacité à éliminer ce qui est mauvais et à ne garder que ce qui est bon. A écarter toutes les circonstances défavorables et à essayer de rester dans des conditions et des circonstances favorables.

Mais ce projet est complètement irréaliste. Et pourtant c’est ce que l’on souhaite en début de chaque année : « je vous adresse tous mes vœux de bonne santé, de prospérité, de bonheur, d’amour, d’obtenir la satisfaction de tous vos désirs… »

Implicitement cela veut dire qu’une bonne année c’est une année où toutes ces conditions sont réunies : plus aucune difficulté, plus de crise, plus de problèmes, plus de rhumes…seulement la bonne santé, la prospérité, le plein emploi, la sécurité. Mais il est très rare que ces conditions soient réunies, et si elles sont réunies, il nous manque encore l’amour parfait…Et si l’amour parfait arrive alors on s’inquiète : peut-être qu’il ne durera pas ? On devient jaloux. Jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, on réalise qu’on fait fausse route en identifiant l’obtention des objets de désir avec le véritable bonheur, en confondant les objets mentaux avec le véritable esprit.

Et le jour où l’on a l’intuition de cela, alors une véritable conversion intérieure peut advenir. On réalise que ce ne sont pas les conditions de vie, les objets, ni même les pensées qui sont importantes mais bien plutôt le fait de ne pas dépendre de quoi que ce soit, de rester en contact avec l’esprit pur, avec la véritable nature de bouddha, totalement immaculée, ne dépendant d’aucun objet, d’aucune circonstances.

Alors nous nous engageons dans la pratique de zazen qui nous met en contact avec cet esprit pur, avec cette nature originelle, sans souillure, ne dépendant d’aucun objet. Et souvent ce contact est fugitif, comme une étincelle dans l’obscurité. Le fait de l’avoir entrevu nourrit néanmoins la foi dans la pratique. Et si cette étincelle ne devient pas une flamme stable, qui éclaire profondément notre vie et celle des autres alors on peut finir aussi par se lasser d’avoir entrevu quelque chose qui nous échappe sans cesse et devenir comme nostalgique, ou bien au contraire, prisonnier du désir d’obtenir ce nirvana.

C’est là qu’il est important de comprendre qu’il s’agit de notre manière de pratiquer à chaque instant. L’esprit originel n’est pas dans le passé, la sérénité du nirvana n’est pas pour quand tous les problèmes seront résolus, quand les bonno, les illusions, auront été éliminés, mais juste maintenant, dans notre capacité de lâcher prise instant après instant.

Et cette capacité est entretenue et approfondie par la réalisation qu’au fond, il n’y a rien à lâcher, que rien de ce qui apparemment fait obstacle n’a de substance, de réalité propre. Et finalement, on peut continuer à pratiquer en ne faisant strictement rien, c’est-à-dire en ayant réalisé qu’il n’y a au fond rien à faire mais seulement à laisser être la réalité telle qu’elle est.

Ne pas s’obscurcir soi-même, simplement cesser de créer du trouble, c’est tout. C’est la fonction d’une journée de zazen comme celle d’aujourd’hui : arrêter de créer du trouble. Et ainsi reconnaître la clarté, la pureté, de l’esprit originel qui est toujours présent, au-delà de nos pensées, de nos fabrications mentales. C’est ce que l’on appelle hishiryo.

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