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Ne désirez pas devenir un bouddha

Zazen - Retraites - Sesshin

Rubrique : Kusen retranscrit

Étiquette : 2016 | Yuno Rech

Avant de terminer cette sesshin d’une journée, je voudrais vous faire part encore de quelques recommandations précieuses de maître Dōgen pour zazen. Dans le Shōbōgenzō Zazengi, il nous dit de ne pas confondre zazen avec Vipassana, avec l’introspection ou la contemplation.

Quand on pratique zazen, il est important de comprendre ce que nous pratiquons, comment nous pratiquons. Si pratiquer la voie du Bouddha c’est apprendre à se connaître soi-même, ce n’est pas de l’introspection, pas du Vipassana, pas du Mindfulness (Pleine conscience). On ne procède pas à une analyse de tous les phénomènes qui surgissent dans notre corps et notre esprit pour les catégoriser en tant que sensation, perception, objet mental, etc. On ne cherche pas non plus, même, à analyser son propre karma.

On se contente de voir clairement, instantanément ce qui apparaît et disparaît d’instant en instant, de voir que ce n’est pas quelque chose de saisissable, que notre propre esprit, même s’il assume toutes sortes de fonctions, n’est pas saisissable, n’est pas quelque chose. Que notre véritable soi n’est surtout pas quelque chose, rien de saisissable, car trop vaste, trop infini pour entrer dans nos catégories mentales. L’ego que l’on croit connaître est illusoire. C’est un tissu de projections, de fabrications mentales, d’identifications que la psychologie étudie très bien.

Mais en zazen, nous ne faisons pas de psychologie. Nous voyons directement, intuitivement que soi-même n’est pas quelque chose car ce n’est pas limité, pas saisissable. C’est être en totale unité avec tout l’univers, avec tous les êtres, sans séparation. C’est la véritable source de toute expérience religieuse authentique, au-delà des dogmes, des croyances, des religions établies.

D’ailleurs, Dōgen donne encore ce conseil : « Ne désirez pas devenir un bouddha. » Alors même que Bouddha est notre idéal, notre maître fondateur, on ne doit pas désirer devenir un bouddha. Même si on est animé – et c’est ce qu’il faut être – par l’esprit d’éveil, le désir ardent de s’éveiller, cela ne signifie pas qu’en zazen nous désirions devenir un bouddha.

En zazen, on abandonne tout objet y compris Bouddha. Alors, zazen lui-même devient bouddha. Il n’y a pas besoin de vouloir le devenir. Être bouddha, c’est être éveillé à la véritable dimension illimitée de notre existence. On n’a pas besoin de désirer de le devenir, nous le sommes depuis toujours. Zazen nous le fait découvrir.

Dōgen nous enseigne encore de laisser tomber la différence entre assis ou allongé. Peut-être certains d’entre vous maintenant désireraient plutôt être allongés, mais en réalité la voie se pratique dans les quatre postures : assis, debout, en marche ou allongé.

Zazen n’est pas limité à la forme de la posture de zazen. Toutes les postures du corps sont des possibilités de se concentrer totalement, ici et maintenant, en étant un avec la posture quelle qu’elle soit, y compris le mouvement, la marche, l’action de travailler, etc. Donc, une fois sorti de ce dojo, la pratique ne s’arrête pas. Toutes les postures que nous prendrons dans la vie quotidienne sont des occasions d’être un avec son corps, sa respiration, et de réaliser la voie là où nous sommes, dans la forme corporelle que nous avons.

Parfois, certains qui souffrent de douleurs particulières ne peuvent plus croiser les jambes sur un zafu et sont obligés de faire zazen sur une chaise. Heureusement certains l’acceptent. D’autres disent : puisque je ne peux plus faire zazen sur un zafu, alors j’arrête zazen. C’est complètement stupide. C’est être attaché à une forme particulière de posture. Lorsque l’on pratique zazen, l’on se concentre totalement sur la forme de la posture. Mais cette forme peut varier, ce n’est pas quelque chose de figé. Même si on ne peut plus s’asseoir, on peut pratiquer la voie en étant allongé. Ce qui veut dire que jusqu’à notre dernier souffle, nous pourrons pratiquer la voie, tant que nous serons dans ce corps.

Et enfin, Dōgen nous dit : « Souvenez-vous que le temps passe très vite, et concentrez-vous en zazen comme si vous vouliez éteindre un feu sur votre tête. »

Je vous avais dit que le temps de la journée allait passer très vite, je ne risquais pas de me tromper. Mais en réalité, ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui passons, comme disait le poète. Cependant, le temps passe et ne passe pas. Nous passons et nous ne passons pas. Lorsqu’on est totalement concentré ici et maintenant, totalement en unité avec la pratique, il n’y a plus d’avant et plus d’après, plus de regret, plus d’attente, on est totalement présent ici et maintenant. Et cette présence à l’instant, c’est l’expérience, la seule que l’on puisse faire de l’éternité, c’est-à-dire ce qui est au-delà du temps.

L’instant présent ne devient pas l’instant suivant, il est unique comme le printemps ne devient pas l’été. Ce sont deux états d’être différents. Chaque état est par certains côtés, absolu. C’est pourquoi en zazen nous nous concentrons absolument à chaque instant sur la pratique et nous réalisons l’éternité de cet instant.

Un autre instant viendra mais cet instant-ci est éternel. Si l’on comprend cela intimement, alors on peut se concentrer sur chaque instant de notre vie, sur chaque pratique et en faire la chose la plus importante, s’y absorber totalement et ainsi vivre sans regret en vivant pleinement ce que la vie nous amène à chaque instant. Certains croient parfois que l’enseignement du Bouddha est négateur de la vie, car il explique que la vie est souffrance. Mais la vie est souffrance lorsqu’on n’est pas éveillé à la réalité profonde de la vie.

Lorsqu’on s’y éveille et qu’on accepte cette réalité profonde de la vie, alors la vie est telle qu’elle est, au-delà de toute souffrance, au-delà de tout attachement, sans limite aucune. Elle mérite vraiment d’être vécue sans regret.

C’est ce que je souhaite à chacun de nous de réaliser à travers sa pratique.

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