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Comment être soi-même ?

Zazen - Retraites - Sesshin

Rubrique : Kusen retranscrit

Étiquette : 2019 | Vidéo | Yuno Rech


Retranscriptions

Voici la retranscription de morceaux choisis de cette vidéo du 21 févr. 2019 sur le thème de : Comment être soi-même ?

Cett vidéo appartient à la chaîne Youtube : https://www.youtube.com/@Spiritus-Line

Question : "Tout est en perpétuel mouvement. À la fois en soi et hors de soi. Et du coup, face à ça, comment est-ce que vous pensez qu'il est possible d'être soi et d'avoir une direction dans sa vie face à cette complexité finalement de l'être humain et du réel qui l'environne ?"

Roland Yuno Rech : "La première chose, c'est qu'il faut apprendre à se connaître soi-même. Et comme vous l'avez remarqué, nous sommes au sein d'un réseau de relations interdépendantes qui font que la complexité de l'existence, nous recevons beaucoup d'influence. Et donc, être soi, ça devient vraiment une question profonde, mais en même temps difficile.

Moi, je crois qu'il faut voir à deux niveaux.

La première chose, c'est d'apprendre à se connaître soi-même au niveau de notre manière de fonctionner, au niveau de nos motivations, de ce qui donne pour nous du sens et de la valeur à notre vie. Et ça, c'est vraiment un travail que l'on doit faire chacun dans une sorte d'introspection méditative et dans l'observation de soi-même dans la vie quotidienne.

Et là, on découvre un soi qui est évidemment différent des autres et qui est particulier, qui est le caractère, la personnalité de chacun. Et quand on pratique la méditation, on découvre quelque chose de plus profond. Justement, au fond de cette complexité dont vous parliez, ce que l'on découvre, c'est qu'au fond, nous n'existons qu'à travers ces relations d'interdépendance avec les autres.

Soi tout seul, son vrai soi, ça n'existe pas. Il n'y a pas de soi en soi. Il y a le soi seulement, tel qu'il se construit peu à peu à travers les relations.

Et donc, ça, c'est la réalité la plus profonde. Et du coup, ce qui donne un sens à notre vie. C'est d'arriver à s'harmoniser avec cela en mettant vraiment au premier plan l'interdépendance avec les autres. Cette interdépendance avec les autres va stimuler un esprit de compassion, de bienveillance, de solidarité avec les autres qui, ces sentiments-là, vont être vraiment la base de toutes les valeurs qui vont donner un sens à la vie.

Donc, on ne peut pas devenir soi-même en étant simplement concentré sur soi. On ne peut que le devenir à travers la façon dont on fonctionne dans la relation avec les autres. Et le vrai soi, c'est au fond, avec un grand S cette fois-là, c'est l'existence en totale unité avec tous les êtres."

Question : "Comment faire pour préserver, je crois, ce qu'on appelle dans le zazen, Mushotoku, le sans-but, et en quoi, du coup, le zazen répond aux souffrances de notre temps ?"

Roland Yuno Rech : "Le fait que tout ait tendance à devenir technique veut dire qu'en fin de compte, c'est toujours l'ego qui préside à toutes nos entreprises. Notre ego peut profiter de tout ce qu'il peut réaliser pour soi-même.

Et donc, il développe des techniques. Les premières techniques, évidemment, sont des techniques pour l'alimentation, pour se défendre, pour se protéger, pour se soigner. Mais finalement, les techniques se développent aussi au niveau du bien-être, de la méditation, et dans l'esprit de la technique, il y a toujours un moi qui veut maîtriser, prendre, profiter de quelque chose, avoir la technique pour obtenir ce qu'il désire.

Et cela nous met en contradiction avec le fait qu'en réalité, on ne peut rien véritablement saisir. La véritable libération, c'est d'apprendre, le mot que vous avez employé, c'était Mushotoku, c'est être libéré de l'habilité de l'ego qui veut toujours obtenir quelque chose. Et donc, ça implique le lâcher-prise, et on ne peut pas le lâcher-prise au moyen d'une technique.

Le lâcher-prise, ça se produit, par exemple, dans la pratique de zazen, lorsqu'on est complètement absorbé dans la méditation, et qu'on ne cherche plus rien, qu'on ne veut plus rien, qu'on ne fait plus rien. Des fois, on dit faire zazen, mais en fait, on ne fait pas zazen. On est dans zazen.

Et donc, on passe d'une dimension de la vie où on est dans le faire, dans l'obtention, dans l'avoir, à une dimension de la vie où on est dans l'être. L'être, simplement là, en harmonie avec ce que nous sommes, en harmonie avec notre environnement, en harmonie avec les autres. Et ça, c'est une véritable révolution.

Et donc, c'est la raison pour laquelle, au départ, évidemment, quand on enseigne le zazen, on enseigne quelque chose qui ressemble à une technique, il y a une certaine manière de faire, pour faire le zazen. Il faut se concentrer sur la posture, il y a une forme particulière à prendre, une durée de la méditation, un certain état d'esprit à réaliser, qui est expliqué, qu'on enseigne. Et donc, au départ, effectivement, quand on commence à méditer, on est dans une sorte de technique de méditation.

Mais ce qu'il faut se rendre compte, c'est que ça, c'est seulement la manière d'y entrer, d'entrer dans le zazen, de pouvoir vraiment être dans le zazen. Une fois qu'on y est entré, que le zazen se met à fonctionner, il faut arriver à lâcher prise de l'intention de saisir, d'obtenir, quoi que ce soit. Et donc, ne plus être dans l'esprit de la technique, mais dans la qualité de l'être là, simplement là."

Question : "Pensez-vous que la méditation, le Zazen, de manière générale, soit une voie d'action dans la société ?".

Roland Yuno Rech : "Le Zazen n'est pas une voie d'action, c'est une voie de méditation, mais la méditation c'est ce qui prépare à l'action. C'est-à-dire c'est ce qui nous permet d'abord de clarifier ce que l'on souhaite réaliser, clarifier nos motivations, et clarifier aussi les moyens que l'on va développer pour réaliser cette action. Donc vraiment apprendre à se connaître soi-même, c'est fondamental pour avoir suffisamment de sagesse pour agir d'une façon pertinente. Par contre, ce n'est pas une voie d'action.

Je ne pense pas que dans le Zazen on soit engagé d'une façon militante. Par contre, les gens qui pratiquent le Zazen, ça moi j’insiste beaucoup, dans la sphère de leur vie personnelle, de leur vie professionnelle, de leur vie familiale, agissent évidemment. Et la pratique du Zazen nous donne un certain nombre de valeurs que l'on met en pratique dans nos actions, et qui nous inspirent, que l'on travaille dans une entreprise, que l'on travaille dans des institutions, que quelle que soit notre activité, ou que l'on soit engagé dans un syndicat, etc.

Dans nos actions, la pratique du Zazen nous éclaire davantage, sur nos intentions, sur les moyens. Est-ce que les moyens qu'on emploie dans notre action ne sont pas totalement en contradiction avec l'idéal même de l'action ? C'est souvent ce qui se passe. Donc, pour mener une action juste, il faut avoir une compréhension juste.

Et la méditation, ce n'est pas une voie d'action, c'est une voie de compréhension. Mais ça prépare l'action."

Question : "Du coup, peut-être en lien avec cette notion d'action, comment est-ce que la méditation nous ouvre à ce qu'on pourrait appeler l'amour ? Et de quel amour, justement, on parle dans la Zazen, plus généralement dans la méditation ?".

Roland Yuno Rech : "Alors, le mot amour est très employé dans la civilisation chrétienne, parce que le christianisme se dit être la religion de l'amour. Le bouddhisme est une religion de sagesse.

On n'emploie pas le mot amour, parce que l'amour est trop ambigu. Comme je l'ai souvent remarqué, on parle d'amour pour… on aime le chocolat, on aime le cinéma, on aime faire l'amour, on aime… voilà, on aime toutes sortes de choses.

Et souvent, ce que l'on aime, on l'utilise pour son propre ego, et quand on a obtenu satisfaction, on jette l'objet qui était l'objet de notre amour. Et donc, il y a trop de malentendus avec le mot amour, je trouve. Par contre, la Zazen est une voie d'amour, on disait maître Deshimaru, avec des guillemets, en ce sens que c'est la voie du Bodhisattva, c'est-à-dire la voie de l'être qui fait vraiment le vœu, par un sentiment de compassion et de bienveillance à l'égard de tous les êtres, de les aider.

Et donc, l'amour dans le Zazen, c'est vraiment un amour de bienveillance, d'essayer à la fois d'aider les êtres à remédier à leur souffrance, c'est l'amour sous l'angle compassionnel, et qui est facilité par la pratique du Zazen parce que la pratique du Zazen vous aide à vous mettre à la place des autres, donc à devenir plus empathique, à mieux sentir quelle est leur difficulté, quelle est leur souffrance, et leur proposer éventuellement un remède qui corresponde à leurs caractéristiques.

Et puis l'autre versant, c'est l'amour au sens de bienveillance, c'est-à-dire le souhait de contribuer au bonheur des autres, et ça aussi, ça implique une bonne connaissance de soi, une bonne intuition par rapport à l'autre, c'est facilité par la pratique du Zazen."

Question : "J'aimerais juste revenir sur cette notion d'ego, comment permettre au pratiquant de différencier son ego de sa singularité ? Je crois que le Bouddha parlait de personnalité…"

Roland Yuno Rech : "Il faut bien comprendre que tout le monde a un ego, et qu'on en a absolument besoin, parce que sans ego, on termine à l'état de psychiatrique.

Ça veut dire qu'on ne sait plus où l'on en est, on perd son sens de son identité personnelle, et c'est la psychose. Donc la perte de l'ego est dramatique. Il ne faut pas perdre l'ego, mais simplement il ne faut pas se laisser enfermer dans l'ego au sens étroit du terme, c'est-à-dire le moi-je qui se fait une certaine idée de lui-même et qui n'est pas capable de s'ouvrir à une dimension plus vaste.

L'ego nous rend souvent un peu aveugles. On ne voit que notre propre point de vue, et on devient très limité. Et souvent, l'ego est aussi égoïste, parce qu'il cherche la satisfaction avant tout, et même on prie de créer de la souffrance autour de soi à cause de notre égoïsme.

Donc l'ego est effectivement quelque chose qui est important. Il faut avoir un ego, mais un ego souple, un ego compréhensif, un ego qui a une vision vaste, qui comprend qu'il n'existe qu'à travers les relations avec les autres, et donc qui développe des vertus qui sont justement des vertus de bienveillance, de compassion, d'attention aux autres, de lâcher prise par rapport à ses pulsions, et donc un ego respectueux de l'ego des autres.

Et puis, au-delà de ça, évidemment, la réalisation du véritable ego, c'est un ego non égoïste, un ego qui s'harmonise véritablement avec la nature de Bouddha, c'est-à-dire cette perception de notre unité avec tous les autres. Et en fait, dans cette perception de l'unité avec tous les autres, on ne peut plus être égoïste, on ne peut plus les faire souffrir.

C'est la raison pour laquelle les préceptes du Zen, je ne sais pas si vous avez prévu d'en parler, mais c'est très important, il y a une éthique dans le Zen très importante, avec des préceptes. Comme dans toutes les religions et dans toutes les morales. Mais en fait, ces préceptes du Zen sont des recommandations pour ne pas créer de souffrance autour de soi à cause de notre égo, c'est notre égoïsme, et au contraire, contribuer au bien-être des autres. Alors, ce sont des recommandations du Bouddha. Il n'y a pas d'interdit, mais cependant on dit qu'il ne faut pas tuer.

Mais ne pas tuer, ça veut dire en fait protéger la vie. Donc les préceptes du Zen ne sont pas interdits, ce sont des recommandations, et on les exprime dans un sens positif. Ne pas voler, c'est évidemment ne pas s'emparer de ce qui ne nous appartient pas, mais c'est aussi être plutôt dans le partage, dans le don, dans la générosité.

Ne pas mentir, évidemment ça veut dire ne pas dire de mensonges au sens ordinaire du terme, mais ça veut dire aussi ne pas se mentir à soi-même, par exemple. Et ça c'est dans la pratique du Zen, c'est très important d'être sincère avec soi-même, et de se rendre compte que des fois on se raconte des histoires, on se prend pour ce que nous ne sommes pas, et on est dans une espèce de personnage qui se ment, qui se leurre lui-même. Donc la pratique du Zen nous apprend à être plus authentique, donc pas dans le mensonge, vous voyez ce que je veux dire.

Et on peut prendre tous les préceptes comme ça, par exemple le précepte de l'amour, dans le Zen ça veut dire ne pas avoir un amour avide. Un amour qui utilise l'autre pour sa propre satisfaction, exclusive, au lieu d'être dans le partage, dans la générosité, dans la bienveillance à l'égard de l'autre. Et on peut prendre tous les préceptes comme ça, un dernier que je vais citer, c'est le précepte de ne pas s'intoxiquer, ça veut dire ne pas prendre de drogue, ne pas se saouler, ne pas s'enivrer, etc. Et bien dans le Zen, évidemment c'est très important, mais ça veut dire aussi ne pas s'intoxiquer avec des croyances ésotériques, ne pas s'intoxiquer avec des dogmes, avec des idées fausses, etc.

Donc à chaque fois, un précepte qui est au fond commun à toutes les spiritualités, c'est les cinq que je viens de citer. Nous essayons de le réintégrer dans notre expérience de la méditation et de le comprendre plus profondément comme des recommandations pour vivre d'une manière plus harmonieuse, plus juste, et créant moins de souffrance pour les autres et pour nous-mêmes."

Question : "Du coup, est-ce que vous pensez que dans les années à venir, les formes du Zen soient amenées à évoluer ?".

Roland Yuno Rech : "Elles ont déjà beaucoup évolué.

Vous savez, quand le maître Deshimaru est arrivé en Europe, lui, il avait pratiqué le Zen avec le maître Kodo Sawaki pendant plus de trente ans. Et déjà, maître Kodo Sawaki avait fait évoluer la forme du Zen. Le Zen traditionnel est un Zen de monastère, un Zen de moine, avec énormément de formes, de rituels, et de moins en moins, finalement, de pratiques de méditation, sauf dans les périodes intensives de sesshin.

Quand maître Deshimaru est arrivé en Europe, il a fait évoluer déjà le Zen d'une manière considérable. C'est-à-dire qu'il a réduit les rituels au minimum, il a réduit le formalisme au minimum, et il a accentué vraiment la pratique de la méditation comme étant en l'essence le centre du Zen. Et donc, depuis qu'il n'est plus là, moi je continue tout à fait dans son esprit. Et donc j'essaye de m'inspirer de la tradition japonaise parce que c'est notre origine, mais effectivement, j'évite ces travers, j'essaye d'éviter ces travers. C'est-à-dire un excès de ritualisation, un excès de formalisme, et puis aussi l'intégration de certaines croyances proprement japonaises, qui n'ont rien à voir avec notre état d'esprit occidental.

Maître Kodosawaki, en fait, a ouvert le Zen, des monastères, à la vie active. Voilà, ça a été un maître Zen un peu différent du maître habituel, c'est-à-dire que lui, il n'avait pas son temple à lui, il était enseignant dans des grands temples, mais il aimait beaucoup aussi parcourir le Japon, donner des conférences un peu partout, rencontrer les laïcs, et faire pratiquer les laïcs. Maitre Deshimaru a vraiment insisté sur le Zazen, l'essence du Zen."


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